De survie et de mort, d’amour et de haine, de sexe et d’esprit, de modernisme et de tradition, de liberté intérieure et des chaînes de l’existence. Un roman philosopho-érotico-spirituo-mythologico-aventuroso…, archétype de ce qu’il ne faut jamais publier.
Qôta-Nîh, le “Pays des eaux”. Île où une civilisation originale fondée par les jumeaux mythiques Medvâm et Gamgô a longtemps coexisté en syncrétisme avec deux religions importées.
Qôta-Nîh, devenue île paradisiaque pour touristes fortunés.
Qôta-Nîh, emportée par l’épidémie intégriste qui infecte le monde. Sur les “Bâqi”, pentes abruptes au pied de falaises, se sont réfugiés les survivants de la folie assassine qui a empoisonné les eaux de la lagune. Parmi eux, le “qîvar” Deïrnér, chef des thérapeutes et référent spirituel du peuple qôtanér. Deïrnér, qui commue en rêveries ce qu’il n’ose plus considérer comme une méditation. Deïnér, enlevé avec celle qu deviendra sa disciple pour prodiguer ses soins au chef des “fanatiques” réfugiés dans les grottes de la montagne.
Bien loin, en Occident, Bruno traîne une jeunesse aussi dorée que désabusée à la fac de Droit, s’encanaille dans un bistrot minable, décoche sa verve sur tout ce qui passe à sa portée. Jusqu’au jour où l’amour le sidère. Au jour où un attentat fomenté par des intégristes, lui aussi, l’emporte dans un noir tourbillon.
Trait d’union entre les deux, Jean, philosophe désenchanté, ami de l’un et demi-oncle de l’autre, venu achever ses jours et chercher la sérénité à Qôta-Nîh, le paradis sur terre où il a vécu son enfance. Jean dont “les cahiers”, après sa mort, ont abouti entre les mains de Bruno. Des cahiers qui nous apprennent tout de Qôta-Nîh, sa langue, sa culture, sa légende fondatrice, sa marche forcée vers le modernisme et les événements qui l’ont fait basculer dans l’horreur. Jean, dont le destin a peut-être déterminé celui de Qôta-Nih dans le “Gôn”, cette matrice des univers, d’où tout provient et où tout revient.
Extrait
Que nous est-il arrivé ?
Filles et fils de Medvâm,
Fils et filles de Mouhaddi,
Que nous est-il arrivé ?
Installé sur mon trône de pierre, adossé au Rocher de Gamgô, je laisse filer mon rêve et planer ma question.
Le soleil dans sa plénitude a fracassé le miroir des eaux comme la décade effroyable a fracassé nos vies. Infinité d’éclats, déchiquetage de troncs, poteaux électriques aux fils échevelés, carcasses éventrées de dâto-vêga, murs effondrés de ce qui furent nos demeures.
Décor de notre exil, permanent rappel des ravages de la haine.
Mais à cette heure où l’astre décline, ces fragments se relient en luisantes coulées qu’infiltrent les bandes sombres des terres.
Qôta-Nîh se prépare à l’union nocturne.
J’ai l’âge de ce soleil.
Comme lui, à un moment inscrit dans le cours des astres, de moi inconnaissable mais dont je sais la sourde approche, je basculerai dans les ténèbres et mes Q’âts se refondront au Gôn.
Laisserai-je un sillage de lumière, aussi fugace que celui de l’astre ?
Ou des nues effaceront-elles aussitôt la trace de mon passage ?
Chaque fin d’après-midi, mon sentier m’attend, interdit à tout autre. J’y chemine entre roches et buissons, psalmodiant l’invocation que mon père m’a enseignée pour tenir en respect tout en l’honorant mon serpent tutélaire.
Sûr est mon pas, régulier mon cœur, paisible mon souffle.
J’ai soixante-six ans.
Mon père ignorait son âge. Il avait délégué au serpent le compte des lunaisons et des mâna-qîrga. Le compte aussi des bonheurs et des souffrances qui burinent un homme, des jeunes exaltations aux résignations tenant lieu de sagesse. Quand sa voix se fêlerait, même s’il refusait de l’entendre, même si, l’entendant, il se forçait à la raffermir, le serpent ne serait pas dupe.
Deïrnér, m’a-t-il dit sans se retourner, le jour où il m’a décrété digne de lui emboîter le pas, le désir de vivre s’accroche à ce que tu ne seras plus, comme une femme redouble de séduction lorsqu’elle sent ton amour tiédir.
Un jour, il n’est pas revenu.
Un jour, je ne reviendrai pas.
Recevrai-je avec le venin réponse à ma question ?
Celle qui s’est imposée à moi lorsque après l’empoisonnement des eaux je me suis adossé au Rocher sur le trône de pierre, et que je roule et roule comme, par-delà Qôta-Nîh, l’océan roule infiniment ses vagues ?